Depuis une quinzaine d’années, Jean-Pierre Martinez s’est installé en Provence, région qui est rapidement devenue une source d’inspiration majeure pour son théâtre. L’atmosphère particulière des villes et villages provençaux, avec leur mélange de traditions, de modernité et de contrastes sociaux, a nourri son écriture et a inspiré plusieurs de ses comédies. Dans ces pièces, la Provence est à la fois un décor pittoresque, un terrain de jeu burlesque et un miroir des transformations sociétales contemporaines.
À travers Le Plus Beau Village de France, Miracle au Couvent de Sainte Marie-Jeanne, Apéro Tragique à Beaucon-les-deux-Châteaux, Bed and Breakfast, Les Flamants Bleus ou encore Y a-t-il un critique dans la salle ?, il dresse un portrait de la Provence mêlant amour du terroir, satire du mythe méridional et comédie des illusions.
1. La Provence comme décor et atmosphère
L’univers de Jean-Pierre Martinez regorge de références visuelles et sensorielles qui participent à l’ambiance provençale de ses pièces.
Les paysages et la nature, entre beauté et rudesse
Les Saintes-Maries-de-la-Mer dans Les Flamants Bleus offrent une Camargue sauvage et magnifique, mais soumise aux aléas du climat et du tourisme.
Le mistral, omniprésent dans plusieurs pièces (Les Flamants Bleus, Bed and Breakfast) est traité comme un élément perturbateur, capable de balayer les affiches de théâtre ou de transformer la mer Méditerranée en bain glacé.
Les traditions rurales sont mises en avant, avec les gardians, les chevaux camarguais et les taureaux, notamment dans Les Flamants Bleus, où l’opposition entre néo-ruraux et habitants historiques est mise en scène à travers le personnage de Folco.
Les lieux emblématiques revisités
Le bistrot (Le Plus Beau Village de France, Apéro Tragique à Beaucon-les-deux-Châteaux) est le cœur battant du village, avec ses ragots, ses débats politiques de comptoir et ses disputes entre amis.
Le couvent et son élixir miraculeux (Miracle au Couvent de Sainte Marie-Jeanne) revisitent le folklore religieux de la Provence à travers une parodie des produits artisanaux vendus comme remèdes traditionnels.
L’hôtel des Saintes-Maries-de-la-Mer (Les Flamants Bleus) et la chambre d’hôtes (Bed and Breakfast) illustrent la Provence comme lieu de passage et d’accueil, où les néo-résidents et les touristes façonnent l’économie locale… souvent à leur propre détriment.
Avignon et son festival (Y a-t-il un critique dans la salle ?) sont dépeints comme un rêve et un enfer, où les illusions des artistes se brisent contre la réalité économique du théâtre indépendant.
2. La Provence entre mythe et satire
Le rêve provençal et ses désillusions
Plusieurs pièces mettent en scène des personnages venus chercher en Provence un idéal de vie… qui se heurte rapidement aux contraintes du quotidien :
Dans Bed and Breakfast, Alban et Ève quittent Paris pour ouvrir une chambre d’hôtes, mais découvrent que leur indépendance se transforme en esclavage entrepreneurial.
Dans Les Flamants Bleus, Fanny et Romain espèrent réussir leur première saison hôtelière, mais se retrouvent confrontés à des grèves, des annulations et un tourisme aléatoire.
Dans Y a-t-il un critique dans la salle ?, la Provence d’Avignon est perçue comme le Graal des artistes… jusqu’à ce qu’ils découvrent à leurs dépens le coût financier et les rouages impitoyables du Festival OFF.
Le choc entre anciens et nouveaux habitants
Jean-Pierre Martinez explore les tensions entre autochtones et néo-ruraux, révélant une Provence tiraillée entre tradition et modernité :
Folco, le gardian camarguais de Les Flamants Bleus, méprise les touristes et les nouveaux arrivants qu’il considère comme des intrus.
Le maire de Beaucon-les-Châteaux (Apéro Tragique à Beaucon-les-deux Châteaux) doit jongler entre les anciens villageois et les ambitions des nouveaux riches, qui tentent de s’acheter une légitimité.
Le couvent de Sainte Marie-Jeanne est forcé d’évoluer pour survivre, poussant ses nonnes à expérimenter des solutions peu catholiques (comme vendre un élixir à base de cannabis…).
3. Une critique du tourisme et de l’exploitation commerciale de la Provence
La Provence de Jean-Pierre Martinez est un produit marketing autant qu’une terre de vie, et ses personnages en jouent (ou en subissent les conséquences).
Dans Le Plus Beau Village de France, le village tente de remporter un concours national, illustrant comment le patrimoine est instrumentalisé pour attirer les touristes.
Dans Les Flamants Bleus, un phénomène inexpliqué de « flamants devenus bleus » est transformé en attraction, prouvant que l’on peut monétiser n’importe quelle anomalie.
Dans Bed and Breakfast, l’économie touristique est fragile et soumise aux caprices des visiteurs, laissant les propriétaires en permanence à la merci des avis et des plateformes de réservation.
Dans Y a-t-il un critique dans la salle ? le Festival d’Avignon devient un piège économique où les artistes doivent payer des sommes astronomiques pour un maigre espoir de succès.
4. Une Provence théâtrale, entre farce et comédie sociale
Jean-Pierre Martinez utilise le ton de la comédie pour mettre en lumière ces enjeux, oscillant entre farce burlesque et critique sociale mordante.
Un humour absurde et corrosif
Les quiproquos absurdes : un maire se travestit en baronne (Le Plus Beau Village de France), des touristes confondent la Camargue avec l’Espagne (Les Flamants Bleus), un critique est kidnappé par des comédiens désespérés (Y a-t-il un critique dans la salle ?).
Le comique de situation : des nonnes vendent du cannabis sans le savoir (Miracle au Couvent de Sainte Marie-Jeanne), un couple joue aux cow-boys pour défendre son Bed and Breakfast (Bed and Breakfast).
Des personnages caricaturaux mais réalistes : du gardian bourru au néo-bobo naïf, chaque rôle est un miroir déformant des figures provençales et de ceux qui s’y projettent.
Conclusion : La Provence, entre réalité et théâtre
Dans son théâtre, Jean-Pierre Martinez fait de la Provence un décor riche en contrastes, à la fois terre d’accueil et de rejet, fantasme de carte postale et espace de tensions.
Son regard sur la région est à la fois tendre et satirique, montrant comment les mythes provençaux se heurtent aux réalités économiques et sociales.
Finalement, à travers ses personnages en quête de succès, de reconnaissance ou simplement de survie, Jean-Pierre Martinez illustre une Provence où les illusions ne tiennent qu’à un fil… mais où tout est possible, même le plus absurde des miracles.